L’âne de Buridan

« Qu’arrivera-t-il donc à l’homme s’il est en équilibre, comme l’ânesse de Buridan ? Mourra-t-il de faim et de soif ? » (Spinoza)

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Un penseur médiéval du nom de Buridan
Posa le cas d’un âne (ou était-ce une ânesse ?)
Qui hésita longtemps (c’est là que le bât blesse)
Entre l’avoine et l’eau, également distants.

« Boire ou manger d’abord ? Quel est le bon axiome ? »
Il tergiversa tant, et si bien qu’à la fin
Il trépassa de soif, aussi bien que de faim.
De l’âne on est venu à méditer sur l’homme.

L’homme décide-t-il, en toute liberté ?
Spinoza, là-dessus, écrivit une épître
Niant la volonté comme le libre-arbitre.
Soit. Mais le vrai problème – est laissé de côté.

Mettons qu’à l’argument je sois forcé de croire,
Et que le libre-arbitre, eh bien, n’existe pas !
Le fond de la question resterait en débat :
Faut-il d’abord manger, ou premièrement boire ?

Je dis que sur ce point, l’ânon de Buridan
Se fût trouvé, ma foi, en meilleure posture
S’il avait médité les Saintes Ecritures,
Et en particulier l’Evangile de Jean,

Lequel place en début de son second chapitre
L’épisode où Jésus transforma l’eau en vin,
La multiplication des poissons et des pains
Ne venant, pour sa part, qu’au sixième chapitre.

De cet enchaînement, j’infère et je conclus
Qu’il faut boire d’abord, qu’il faut manger ensuite.
Preuve que j’ai raison pourrait être déduite
Du fait que je suis là, et que l’âne n’est plus.

Jaufré Cantolys

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Le penseur de Rodin

« Je suis un pauv’ type, j’aurai plus de joie: j’ai jeté ma pipe… » (G.Brassens)

Aux grandes statues du passé
Il manque toujours quelque chose :
Ce ne sont que jambes cassées,
Et moignons qui gâtent la pose.

Témoin la Vénus de Milo,
Dont les bras ne sont plus que traces.
A d’autres il manque le haut :
La Victoire de Samothrace…

A certains, même, il manque tout :
Témoin, le Colosse de Rhodes.
Au Sphinx, il manque juste un bout :
Le nez, fruit de quelque maraude…

Voyez le penseur de Rodin,
Comme au menton sa main s’agrippe.
Ce détail n’est point anodin:
C’est parce qu’il lui manque sa pipe.

Jaufré Cantolys

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Bouteille et flacon

« Quelle différence est entre bouteille et flacon ? Grande, car bouteille est fermée à bouchon, et  flacon à vis » (Rabelais)[i]

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Le plus grand vice, assurément, de notre époque
Est qu’on admet trop aisément les équivoques.
On ne désigne plus les choses par leurs noms.
Tel appelle bouteille un vulgaire flacon :
Quelle hérésie, mon Dieu, et quelle aberration !
Car flacon ferme à vis, et bouteille à bouchon.

Affiche-t-on tant de négligence coupable
Quand il faut décider, à l’heure de la table,
Entre oignons ou lardons, mortadelle ou jambon ?
L’artisan confond-il mortaises et tenons ?
Le chrétien confond-t-il entre Dieu et Mammon ?
Or flacon ferme à vis, et bouteille à bouchon.

Un mien ami m’entretenait métaphysique.
Or, en me refaisant la preuve ontologique,
Je vis qu’il confondait ferio et celapton.
Il n’eut jamais commis pareille confusion
S’il avait retenu de ses primes leçons
Que flacon ferme à vis, et bouteille à bouchon.

Non Messieurs, ce ne sont point des erreurs vénielles !
Il est vrai qu’en amour quelquefois je m’emmêle
Entre Flore et Fanchon, Phillis et Madelon.
Mais ce sont là questions de bien moindre importance
Que lorsqu’il faut trancher, sans nulle ambivalence,
Si flacon ferme à vis, ou bouteille à bouchon.

Certains observeront, d’un air plein de finesse :
« Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ! »
Je réponds : « Soit ! Mais point d’ivresse sans flacon. »
De même sans essence, il n’est point d’existence.
Oui, toute dialectique est là, dans ces nuances…
Car flacon ferme à vis, et bouteille à bouchon.

Je vous exhorte donc, vous tous, frères de langue,
Et là-dessus je vais conclure ma harangue,
A bien méditer ces subtiles distinctions
Oyez donc Rabelais, homme plein de raison,
Qui pour l’Eternité posa en équation
Que flacon ferme à vis, et bouteille à bouchon.

Jaufré Cantolys

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BOuteille ou flacon


[i] La question et la réponse sont données par Rabelais au chap.5 de son Gargantua. D’après une note de Marcel Schwob, Rabelais reprend ici une vieille plaisanterie grivoise du XVème siècle, reposant sur l’assonance entre vis et vit (M.Schwob, François Rabelais, Ed. Allia 1990, p.20)

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Salons de thé littéraires

 « Adorable salon de thé parisien aux murs couverts de livres variés. Idéal pour venir bouquiner seule en dégustant un thé fin… » (Lu sur une affiche)

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Ayant enfin compris
Que plaisir de la table
Et plaisir de l’esprit
Sont en tous points semblables,

On voit les pâtissiers
Se muer en libraires
Et les salons de thé
En cafés littéraires.

Mais les mets qu’on nous sert
A ces tables exquises,
Ne sont que miel, desserts,
Douceurs et mignardises.

Que diable n’y sert-on
Morbleu, de la caillette,
Du pâté, du jambon,
Et de la tartiflette ?

Que n’y boit-on du vin,
Au lieu de ces tisanes,
Infusions et thés fins,
Et autres valérianes ?

Foin itou des romans
Qui en ces lieux se lisent :
On les lit en gourmands,
Comme des friandises.

Ils ne sauraient nourrir
L’âme simple et rustique
Dont l’unique plaisir
Gît dans l’herméneutique.

On n’est pas des ingrats !
On veut de l’os-à-möelle :
Des livres bons et gras
Ecrits sur forte toile.

Il nous faut du Platon,
Du Plotin, du Plutarque,
Du Rabelais, crénom !
Ainsi que du Pétrarque.

Peu nous chaut le Goncourt !
La rentrée littéraire,
Ses livres de concours,
Nous n’en avons que faire.

Mais j’ai d’autres raisons
Pour fuir les gâteries
Qu’on sert dans ces salons
Et dans leurs galeries.

C’est qu’on y interdit
L’accès au pauvre type
Qui vient en érudit
Pour y fumer sa pipe.

On y proscrit aussi
De fumer le cigare !
Je préfère à ce prix
Lire du « hall de gare ».

Car comment, dites-moi,
Sonder une pensée
Et méditer son poids,
Sans faire de fumée ?

Pour toutes ces raisons,
Et pour d’autres encore,
Je dis ma conviction,
(N’en déplaise aux pécores)

Que le meilleur endroit
Pour lire de bons livres,
C’est encore chez soi :
Au moins, on sait y vivre.

Jaufré Cantolys

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La chaire et le tonneau

Au Musée du Désert à Mialet (Cévennes), on peut voir une chaire transformable en tonneau.

https://i1.wp.com/www.museedudesert.com/IMG/jpg/chaire.jpg 

Qu’il soit papiste ou huguenot,
Qu’il soit plein de vin catholique
Ou plein de vinasse hérétique,
Un tonneau, ça reste un tonneau.

D’où cette ruse mirifique
Inventée par les camisards
Pour se protéger des hasards
De l’Inquisition catholique.

Dans un tonneau coupé en deux
Ils arrangeaient une tribune.
D’où leurs prophètes, à la brune,
Prêchaient le Royaume de Dieu

On refermait l’objet coupable
Dès que survenaient les dragons,
– Qui derechef, d’un tonneau rond,
Prenait la forme vénérable.

Mais ces temps-là sont révolus.
On prêche aujourd’hui dans des chaires
De formes tout-à-fait vulgaires
Qui ne nous interpellent plus.

C’est pourquoi la plupart des ouailles
Boudent les nefs et les transepts.
Car sans tonneau, point de concept,
Point de théologie qui vaille!

Sans son tonneau, quelle impression
Eût fait Diogène à Alexandre ?
Pascal se fût-il fait comprendre
Sans son tonneau mis sous pression ?

Où le tonneau montre sa bonde,
L’intelligence s’éclaircit,
Le discours se fait plus précis,
Et la sagesse surabonde.

Pour un prêcheur sachant prêcher,
Nul besoin d’en faire « des tonnes » :
Il suffit d’une bonne tonne
Pour nous convaincre de péché.

Sermons vieillis en fûts de chêne,
Ô bons vieux sermons d’autrefois,
Propres à stimuler la foi,
Homélies dignes d’Origène !

Vous aviez du corps, du tanin,
Et (n’y voyez nulle malice)
Pour ainsi dire, de la cuisse.
Qui donc vous prêchera demain ?

Qui nous servira la Parole
Comme l’on versait un grand cru ?
Je ne vois guère que Jésus
Pour tenir à nouveau ce rôle

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Ballade des couillons

« Les couillons vont à la ville »
(expression marseillaise)[i]

Ballade des couillons

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Tremblez du haut de votre chaire,
Fiers érudits portant lorgnon !
Savants et universitaires,
Pontes et diseurs de sermons,
Remettez-vous en question,
Réunissez-vous en concile :
Grave est la situation,
Car les couillons vont à la ville !

Tremblez, critiques littéraires,
Ecrivains graves et profonds,
Courtisans et thuriféraires,
Poètes obscurs et abscons !
Voici venu le temps des cons,
Des simples et des imbéciles,
Des béotiens, des sans-galons,
Car les couillons vont à la ville !

Venez, cancres et pauvres hères,
Nigauds, benêts et grands couillons,
Bernés d’avance, débonnaires,
Abrutis, brêles et brêlons,
Fadas, crétins et furibonds,
Jobastres et graines d’asile,
Niais, ignares et cornichons :
Car les couillons vont à la ville !

Envoi

Prince, oyez le chant des couillons
Qui de Marseille jusqu’à Lille,
Accourent et dansent en rond.
Car les couillons vont à la ville !

Jaufré Cantolys

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Ballade des couillons


[i] « Couillon va à la ville » : expression qui signifie: « dans ces conditions, c’est facile ». Par exemple, obtenir un prêt de son banquier (chose normalement difficile) si on est millionnaire : à ce compte-là, même « les couillons vont à la ville » ! Jadis on n’allait « à la ville » que pour traiter affaires ; pareille expédition était réservée aux gens intelligents. Les couillons, on les gardait au village.

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L’homme armé

L'homme armé

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 «Guillaume Dufay (1400-1474) fut le premier à composer une Messe sur le thème de l’Homme Armé, chanson populaire aux paroles assez salées» (Histoire de la Musique)[i]

Il advint que le grand Dufay,
Chantre et chanoine de Chimay,
Fut las d’écrire des Kyrie
Pour le pape et pour son armée.

Cette panne d’inspiration
Ne le laissa point désarmé.
Il vint chercher consolation
Au cabaret de l’Homme Armé.

Ragaillardi par la boisson
(Et comme il n’était point gourmé)
Il y apprit de vraies chansons,
Comme celle de l’Homme Armé.

Ce fut une révélation :
Par ce thème il fut si charmé,
Que retournant à sa maison,
Il composa, sur l’Homme Armé,

Une messe en parfait latin
Pour les dimanches de l’année,
Dont le titre assez libertin,
Fut la Messe de l’Homme Armé.

Ah, si tous les refrains à boire,
A boire, à rire et à ramer,
Avaient connu leur jour de gloire,
Comme celui de l’Homme Armé !

Quant à moi je n’ai qu’un regret :
C’est qu’en la ville de Chimay
Ait disparu le cabaret
Dont l’enseigne était l’Homme Armé.

Jaufré Cantolys

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L'homme armé


[i] Voir Lucien Rebatet, Une histoire de la Musique, Robert Laffont, Collection Bouquins, p.90 et ss.

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