L’eau de la Seine

 Il paraît que l’eau de la seine est « bue et pissée trois fois »

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Quand ils croient se désaltérer
Dans le courant d’une onde pure,
Les bourgeois seraient atterrés
De découvrir quelle mixture
On envoie vers leurs robinets,
Sitôt qu’ils ont le dos tourné.

Pompée en amont de Paris,
L’eau est bue d’abord à Vincennes,
A Charenton et à Bercy,
Avant d’être pissée en Seine.
Puis sans vergogne on la repompe,
Pour la servir en grande pompe

Dessus la table des grands chefs
Et jusqu’à Saint-Germain, chez Flore,
D’où elle est pissée derechef,
Avant d’être pompée encore,
Pour être bue un dernier coup
Après la porte de Saint-Cloud.

Aussi, quand quelqu’un de Meudon
M’invite à boire un « petit jaune »,
Je renifle avec suspicion
De crainte qu’on ne m’empoisonne,
Et à Issy-les-Moulineaux,
Je réduis l’eau dans mon Pernod.

Inquiet d’une telle rumeur,
Soucieux de l’hygiène publique,
J’interrogeai un ingénieur
Diplômé de Polytechnique.
Il pensa calmer mes soupçons
En m’expliquant dans son jargon :

« Certes, notre eau est recyclée !
C’est par souci d’économie.
Cependant, soyez rassurés !
Nous déployons notre génie
A lui rendre sa pureté,
Si ce n’est sa virginité !

Dès sa prime utilisation
L’eau subit force traitements :
Floculation, décantation,
Mélange avec des adjuvants,
Flottation, coagulation,
Osmose et précipitation…

Puis, en station d’épuration,
Elle est livrée aux bactéries,
Qui par d’intimes réactions
La dépouillent de ses scories,
La nitrifiant, dénitrifiant,
La clarifiant, la bonifiant…

Si bien qu’en bout de procédé,
L’eau est limpide comme source.
Vous auriez tort de la bouder,
Quoiqu’il en coûte à votre bourse.
Buvez-en du soir au matin :
Vous soignerez vos intestins. »

Il parlait comme un grand docteur.
« Ah, ce que c’est que l’instruction ! »
Songeais-je en mon for intérieur.
Pour clore son explication,
J’offris de le désaltérer
A la fraicheur d’un robinet.

Mais quand j’ouvris le robinet,
Il m’expliqua, soudain hagard,
Que depuis lors qu’il était né,
Il ne buvait que du pinard
– Que c’était là sa complexion,
L’eau lui causant indigestion.

Un vieux sage a dit que les mots
Règnent en l’absence des choses.
Je lui versai un bon Bordeaux
Qui nous conquit mieux que sa prose.
A sa leçon j’eus vingt sur vingt.
Et depuis lors, je bois du vin.

Jaufré Cantolys

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louvre_seine

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