Archive for Humour et foi

Les noces de Cana

« Tout homme sert d’abord le bon vin,

puis le moins bon après qu’on s’est enivré;

toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à présent »

(Evangile de Jean)

NOces de Cana

J’ai bu de grands Châteaux-Chinons,

De somptueux Saint-Emilion,

Et des Bourgognes incarnats.

Mais sont-ce de pâles boissons,

Quand je songe avec émotion

Au vin des noces de Cana !

 

C’était vers la fin du banquet :

Le vin, hélas, vint à manquer.

Mais Jésus, morbleu ! transforma

A la barbe du mastroquet,

L’eau qui était dans le baquet

En vin des noces de Cana.

 

Tel aspire à la vérité,

Tel autre à la sérénité,

Tel suit Platon et tel Krishna.

Moi je n’aspire qu’à goûter

A ce nectar d’éternité :

Au vin des noces de Cana.

 

Tel est en quête de son Graal,

De sa pierre philosophale,

De son sommet, son nirvana.

Mais moi, je n’ai qu’un idéal,

C’est de boire en mes bacchanales

Le vin des noces de Cana.

 

Au jour fixé par le destin,

Mon âme unie aux séraphins

Entonnera des Hosanna.

Et m’asseyant au grand festin

De l’Agneau, je boirai enfin

Le vin des noces de Cana.

 

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L’âne de Buridan

« Qu’arrivera-t-il donc à l’homme s’il est en équilibre, comme l’ânesse de Buridan ? Mourra-t-il de faim et de soif ? » (Spinoza)

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Un penseur médiéval du nom de Buridan
Posa le cas d’un âne (ou était-ce une ânesse ?)
Qui hésita longtemps (c’est là que le bât blesse)
Entre l’avoine et l’eau, également distants.

« Boire ou manger d’abord ? Quel est le bon axiome ? »
Il tergiversa tant, et si bien qu’à la fin
Il trépassa de soif, aussi bien que de faim.
De l’âne on est venu à méditer sur l’homme.

L’homme décide-t-il, en toute liberté ?
Spinoza, là-dessus, écrivit une épître
Niant la volonté comme le libre-arbitre.
Soit. Mais le vrai problème – est laissé de côté.

Mettons qu’à l’argument je sois forcé de croire,
Et que le libre-arbitre, eh bien, n’existe pas !
Le fond de la question resterait en débat :
Faut-il d’abord manger, ou premièrement boire ?

Je dis que sur ce point, l’ânon de Buridan
Se fût trouvé, ma foi, en meilleure posture
S’il avait médité les Saintes Ecritures,
Et en particulier l’Evangile de Jean,

Lequel place en début de son second chapitre
L’épisode où Jésus transforma l’eau en vin,
La multiplication des poissons et des pains
Ne venant, pour sa part, qu’au sixième chapitre.

De cet enchaînement, j’infère et je conclus
Qu’il faut boire d’abord, qu’il faut manger ensuite.
Preuve que j’ai raison pourrait être déduite
Du fait que je suis là, et que l’âne n’est plus.

Jaufré Cantolys

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La chaire et le tonneau

Au Musée du Désert à Mialet (Cévennes), on peut voir une chaire transformable en tonneau.

https://i0.wp.com/www.museedudesert.com/IMG/jpg/chaire.jpg 

Qu’il soit papiste ou huguenot,
Qu’il soit plein de vin catholique
Ou plein de vinasse hérétique,
Un tonneau, ça reste un tonneau.

D’où cette ruse mirifique
Inventée par les camisards
Pour se protéger des hasards
De l’Inquisition catholique.

Dans un tonneau coupé en deux
Ils arrangeaient une tribune.
D’où leurs prophètes, à la brune,
Prêchaient le Royaume de Dieu

On refermait l’objet coupable
Dès que survenaient les dragons,
– Qui derechef, d’un tonneau rond,
Prenait la forme vénérable.

Mais ces temps-là sont révolus.
On prêche aujourd’hui dans des chaires
De formes tout-à-fait vulgaires
Qui ne nous interpellent plus.

C’est pourquoi la plupart des ouailles
Boudent les nefs et les transepts.
Car sans tonneau, point de concept,
Point de théologie qui vaille!

Sans son tonneau, quelle impression
Eût fait Diogène à Alexandre ?
Pascal se fût-il fait comprendre
Sans son tonneau mis sous pression ?

Où le tonneau montre sa bonde,
L’intelligence s’éclaircit,
Le discours se fait plus précis,
Et la sagesse surabonde.

Pour un prêcheur sachant prêcher,
Nul besoin d’en faire « des tonnes » :
Il suffit d’une bonne tonne
Pour nous convaincre de péché.

Sermons vieillis en fûts de chêne,
Ô bons vieux sermons d’autrefois,
Propres à stimuler la foi,
Homélies dignes d’Origène !

Vous aviez du corps, du tanin,
Et (n’y voyez nulle malice)
Pour ainsi dire, de la cuisse.
Qui donc vous prêchera demain ?

Qui nous servira la Parole
Comme l’on versait un grand cru ?
Je ne vois guère que Jésus
Pour tenir à nouveau ce rôle

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Le buisson ardent

« Moïse aperçut un buisson qui était tout embrasé et qui pourtant ne se consumait pas » (La Bible)[i]

Selon un verset de l’Exode,
(Livre aujourd’hui passé de mode)
L’Eternel parla à Moïse
Du milieu d’un buisson ardent.
Sur quoi les docteurs de l’Eglise
Ont plus écrit que sur Adam :

« Quel bois, quel arbre, quelle essence,
(S’étonnent ces gens de science)
Peut arder sans se consumer ?
C’est absolument impossible ! »
L’un d’entre eux leur répond : « Oui mais
C’est pourtant ce que dit la Bible. »

Moi qui ne suis point exégète,
(Mais humble pécheur et poète)
Je veux dire à ces braves types
Que tous les jours je réitère
Ce miracle en fumant ma pipe :
Elle est faite en bois de bruyère.

Jaufré Cantolys


[i] Livre de l’Exode, chapitre 3

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Le bouffeur de curés

Oyez la véridique et horrificque et histoire
Du sieur Michel Goinfray, un mécréant notoire
A l’appétit fameux, large et démesuré.
Il avait décidé de bouffer du curé.
Il en bouffait des grands, des gros, des gras, des maigres,
Des blancs et des métis, des jaunes et des nègres,
De ceux portant la mitre et ceux portant le froc,
De ceux buvant ciboire et ceux buvant au broc
Il en bouffait, vous dis-je, à s’en rompre le ventre,
Et s’en vantait, le bougre, et s’en faisait le chantre !
Il était beau parleur et habile rhéteur :
Son discours suscita de nombreux sectateurs.
Noceurs, libres penseurs furent ses acolytes,
Qui firent à leur tour de nombreux prosélytes.
Et qui dans son potage, et qui dans sa purée,
Et qui dans son ragoût, tous bouffaient du curé.
La gente ecclésiastique alors se faisant rare,
On délaissa le froc, la soutane et la tiare :
A défaut de curés, on se mit sous la dent
Dévots, bigots, cagots, croyants et pratiquants,
Crapauds de bénitiers, marmotteurs de prières :
On fit ventre de tout, et de tous bonne chère.
Les chrétiens n’osaient plus témoigner de leur foi.
Maint d’entre eux regagna catacombes et bois.
Ils en bouffèrent tant et si bien qu’à la fin
Ils n’en trouvèrent plus pour apaiser leur faim.
A peine restait-il quelques érémitiques
Reclus en des déserts lointains et exotiques.
Maître Michel Goinfray le tout considéra,
Et combien ses amis étaient replets et gras.
Il dit « J’ai sur l’église assez levé ma dîme !
L’heure est venue pour moi de changer de régime.
Je m’en vais désormais jeter mon dévolu
Sur un gibier plus gros, moins rare et plus ventru.
Bouffons du mécréant ! Cette gent prolifère :
Nous nous en repaîtrons. Voilà la bonne affaire !
Sans compter que l’esprit hait les rassemblements :
Des anticléricaux je hais le boniment ».
Sur ce, Maître Goinfray prend la mitre et la crosse,
Et se met en croisade avecques deux molosses,
De fort grand appétit, et l’idée arrêtée :
Il avait décidé de bouffer de l’athée.
Moralité : on croit agir par conviction,
Mais c’est la faim, toujours, qui guide nos actions.

Jaufré Cantolys

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Le nombril d’Adam et Eve

  « Il y a en tout homme un vide en forme de Dieu »[i]

Question : Adam et Eve avaient-ils un nombril ?
La réponse est subtile et ne tient qu’à un fil.
Voyez tous les portraits qu’en ont faits Véronèse,
Van der Goes ou Van Eyck, Van Cleve ou bien Van Dyck :
On les voit affublés, tous deux, d’un ombilic,
Et ce, bien qu’ils soient nés à partir de la glaise.

De ce détail naïf, certains libres penseurs
Inévitablement se sont fait les censeurs.
L’argument est bandé comme une catapulte :
Qui dit ombilical dit en effet cordon.
Quiconque dit cordon dit aussi embryon.
Or les premiers humains furent créés adultes.

D’où il suit, en effet, que le ventre d’Adam
Aurait dû être lisse ainsi qu’un macadam !
Oui-da, mais cette approche omet la symbolique.
Nos ancêtres vivaient dans le sein de Yahvé.
De sa présence même ils étaient abreuvés.
L’Eden était leur bain, leur liquide amniotique.

Lorsque, le fruit mangé, ils furent expulsés
Du riant Paradis, le cordon fut tranché
Qui les reliait à la divine matrice :
Adam dut travailler pour obtenir son pain,
Et Eve dut souffrir pour enfanter Caïn.
N’en n’auraient-ils donc point gardé de cicatrice ?

Vous aurez beau sourire ou froncer le sourcil :
Pareille cicatrice est appelée nombril.
Nombril spirituel, qui n’est point sur le ventre,
Mais tout au fond du cœur, en l’âme de chacun.
Agnostique ou chrétien : vous en avez tous un
– Le seul qui n’en ait point, peut-être, c’est le diantre.


[i] Cette citation célèbre est attribuée tantôt à Pascal, tantôt à Augustin. On ne la trouve pourtant ni chez l’un ni chez l’autre. Elle est donc certainement apocryphe – mais drôlement bien dite !

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