Archive for Poèmes marseillais

Ballade des couillons

« Les couillons vont à la ville »
(expression marseillaise)[i]

Ballade des couillons

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Tremblez du haut de votre chaire,
Fiers érudits portant lorgnon !
Savants et universitaires,
Pontes et diseurs de sermons,
Remettez-vous en question,
Réunissez-vous en concile :
Grave est la situation,
Car les couillons vont à la ville !

Tremblez, critiques littéraires,
Ecrivains graves et profonds,
Courtisans et thuriféraires,
Poètes obscurs et abscons !
Voici venu le temps des cons,
Des simples et des imbéciles,
Des béotiens, des sans-galons,
Car les couillons vont à la ville !

Venez, cancres et pauvres hères,
Nigauds, benêts et grands couillons,
Bernés d’avance, débonnaires,
Abrutis, brêles et brêlons,
Fadas, crétins et furibonds,
Jobastres et graines d’asile,
Niais, ignares et cornichons :
Car les couillons vont à la ville !

Envoi

Prince, oyez le chant des couillons
Qui de Marseille jusqu’à Lille,
Accourent et dansent en rond.
Car les couillons vont à la ville !

Jaufré Cantolys

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Ballade des couillons


[i] « Couillon va à la ville » : expression qui signifie: « dans ces conditions, c’est facile ». Par exemple, obtenir un prêt de son banquier (chose normalement difficile) si on est millionnaire : à ce compte-là, même « les couillons vont à la ville » ! Jadis on n’allait « à la ville » que pour traiter affaires ; pareille expédition était réservée aux gens intelligents. Les couillons, on les gardait au village.

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Le pauvre chien de Pépesque

« Etre malheureux « comme le chien de Pépesque » (expression marseillaise)[i]

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Il y avait, au Cours Julien
A Marseille, un vieil italien
Au nom cocasse et pittoresque.
Ce fieffé mangeur de gnocchi.
S’appelait Pepe Pepeschi.
On le rebaptisa Pépesque.

Tous les matins, en bon chrétien,
Pépesque promenait son chien :
Un basset grêle comme une esche,
Au ventre maigre et l’os saillant.
On disait tous, en le voyant :
« Oh, le pauvre chien de Pépesque ! »

Ce matin-là, sur la placette,
Pépesque abreuvait sa luette
De bon pastis et de moresque.
Le chien lapait à la fontaine,
Si goulûment qu’il faisait peine.
Ah, le pauvre chien de Pépesque !

Il advint qu’au bout de sa longe
Le chien découvrit une éponge.
Curieux, il se demanda : est-ce que
Cette moelle, sans nul danger,
Serait comme un os à ronger?
Ah ! Le pauvre chien de Pépesque !

Incontinent il avala
L’éponge qui se trouvait là.
Il en devint éléphantesque,
Car à mesure qu’il buvait,
L’éponge enflait et s’imbibait.
Ah ! Le pauvre chien de Pépesque !

Quand il eut terminé de boire,
On le regardait sans y croire :
« Vé, ce molosse gigantesque !
Quel est cet énorme mâtin,
Au ventre comme un tonneau plein ?
Serait-ce le chien de Pépesque ? »

O peuchère, quelle avanie !
Le pauvre était à l’agonie.
Il connut un enfer dantesque,
Puis il mourut d’hydrophagie.
Sur sa tombe on grava : « Ci-gît
Le malheureux chien de Pépesque »

L’expression devint proverbiale,
Quoiqu’assez vulgaire et triviale.
Il paraît que notre Archevesque,
Au cours d’un sermon, l’usita.
Le pape même la cita.
Ah, le pauvre chien de Pépesque !

Depuis, lorsque sur la cité
Survient une calamité :
Tremblement de terre à Lambesque
Ou feu de calanque à Sormiou,
On s’écrie tous « Pauvres de nous ! »
Comme pour le chien de Pépesque.

A la pétanque, après un narri,
S’il faut baiser le tafanari
De Fanny peint sur une fresque,
On râle plutôt deux fois qu’une.
On compare son infortune
A celle du chien de Pépesque.

Et si, devant mon verre vide,
J’ai la gorge sèche et aride
Comme les gorges de la Nesque,
M’imaginant un verre plein
Je me lamente et je me plains
Comme pour le chien de Pépesque.

Mais je pense au pauvre Tantale
Qui ne pouvait rincer sa dalle
Même quand il y était presque…
Est-il supplice plus affreux?
Je dis qu’il fut plus malheureux
Que le pauvre chien de Pépesque.

Jaufré Cantolys


[i] Le lecteur curieux se démènera en vain pour retrouver l’origine de cette expression. A Marseille, les locutions naissent et meurent au gré des quartiers, des familles, des générations. Seule une minorité d’entre elles passent à la postérité. Celle-là, bien qu’authentique, est restée confidentielle. Ceux qui la connaissent encore aujourd’hui se comptent, hélas, sur les doigts de ma main.

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