Les lieux de l’esprit

« Ces haut-lieux de l’esprit que sont les cabinets de toilette » (Blaise Cendrars)[i]

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Jadis, quand il fallait siéger aux cabinets
Je m’y rendais toujours avec un air gêné,
Invoquant une affaire, usant de périphrases,
Pour désigner ce lieu, sans gloire ni renom.
Où j’allais sans fierté, et trônais sans emphase,
Contraint par la nature, et non par la raison.

Mais quand j’eus lu Cendrars, poète salutaire,
Cet endroit m’apparut aussitôt moins austère.
Incontinent j’y mis de larges étagères
Disposées de façon qu’une fois mon séant
Posé sur son support, ma main leste et légère
Puisse attraper un livre et le lire céans.

Dès lors ce lieu devint mon antre et ma caverne,
Plus précieux que mon lit, ma cave ou la taverne.
J’y passais désormais le plus clair de mon temps,
M’étant constitué toute une provision
De recueils, de traités, de pièces, de romans,
Que je lisais durant mes longues réclusions.

Désormais attentif au moindre borborygme,
Je m’éclipsais soudain, n’en faisant plus énigme
Vers mon lieu favori, sous le nez des convives
Surpris et amusés, mais parfois fort inquiets
D’une si longue absence, et dans l’expectative
De m’en voir revenir ou y rester prostré.

C’est là, dans le silence et le recueillement
Que j’ouvris mon esprit aux émerveillements.
Le cul sur la cuvette, et l’âme toute émue,
Je méditais Platon, et contemplais béat,
Le monde des Idées, planant dessus les nues,
Dont ne sont que reflet les choses d’ici-bas.

Puis je lisais dans Plaute, et parfois dans Térence,
En latin s’il-vous-plait, entre deux flatulences,
Quelque farce burlesque et propre à m’ébaudir.
Puis force tragédies, d’Eschyle ou de Corneille
M’arrachant des sanglots au point de défaillir :
Œdipe-Roi, Le Cid, et bien d’autres merveilles.

Pour lire un grand auteur, lors je pris l’habitude
De fuir la société, chercher la solitude.
Croyez-vous, pour de bon, que lire Arthur Rimbaud
– Ses Illuminations, ou bien le Bateau Ivre –
Se puisse faire ailleurs que fesses sur un pot ?
Et il en va ainsi, morbleu ! de tous les livres.

Où donc aurais-je pu lire entier le Quichotte
Si ce n’est en ce lieu, qu’hélas, on nomme chiottes ?
Comment aurais-je pu surmonter Spinoza,
Et toutes les scolies de son absconse Ethique,
Sans m’asseoir sur ce siège où toujours reposa
L’homme sage et soucieux de vraie métaphysique ?

Sans compter qu’ainsi lire est un divin remède,
Une consolation, un réconfort, une aide.
Ainsi quand il m’advient de souffrir de colique,
Ou carrément (parlons sans détour) de courante,
Rien de tel que relire en paix « Les Bucoliques »
De Virgile – ou de Proust « A côté de Guermantes ».

Jadis Alexandrie eut sa bibliothèque.
Latines il en fut, et il en fut de grecques.
J’ai lu la Mazarine et toute la Méjeanes.
Mais boudant désormais ces haut-lieux de l’esprit,
C’est en mon cabinet que j’ai trouvé la manne
Qui convient à mon âme, et dont je me nourris.

Et si un jour, passant devant ma porte close
Au cours d’une de mes interminables pauses,
Vous m’entendez hurler : « Je n’ai plus de papier ! »
N’allez pas supposer, car je vous vois sourire,
Qu’il me faut des feuillets pour me pouvoir torcher.
C’est tout simplement que je n’en ai plus pour lire.

Jaufré Cantolys


[i] Extrait d’une correspondance de Blaise Cendrars à Henry Miller en 1952 (cité par Myriam Cendrars, L’Or d’un poète, Coll. Découvertes, Gallimard 1996, p.22)

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